Le Liban ne sortira pas de sa crise uniquement en changeant les visages placés à la tête de l’État. Il devra aussi transformer les règles selon lesquelles le pouvoir est conseillé, les décisions sont préparées et les intérêts privés sont séparés de l’intérêt général.
L’élection du président Joseph Aoun a suscité l’espoir d’une restauration de l’État, d’un retour à la responsabilité publique et d’une rupture avec les pratiques qui ont accompagné l’effondrement financier. Mais cette ambition impose une exigence particulière : l’entourage présidentiel doit être non seulement compétent, mais également au-dessus de tout soupçon de conflit d’intérêts.
Il ne s’agit pas d’affirmer que les conseillers du président auraient commis des actes illégaux. Rien ne permet de tirer une telle conclusion générale. La question est plus fondamentale : certaines fonctions privées, certains réseaux professionnels ou certaines relations d’affaires sont-ils compatibles avec un rôle de conseil auprès du chef de l’État, lorsque les décisions concernent précisément les secteurs dans lesquels ces conseillers ont exercé leurs responsabilités ?
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Depuis les années 1960, la mécanique des compromissions croisées
Le conflit d’intérêts au Liban n’est ni un accident récent ni une anomalie limitée à quelques individus. Il s’inscrit dans une culture politique ancienne, progressivement installée depuis les années 1960 et renforcée par la guerre, les accords de partage du pouvoir et la reconstruction de l’après-guerre.
Depuis des décennies, la vie publique libanaise fonctionne trop souvent selon une logique de compromissions croisées :
« Je vote pour ta nomination aujourd’hui, tu votes pour mon projet demain. Je protège ton ministre, tu protèges mon directeur général. Je ferme les yeux sur ton dossier, tu empêches l’ouverture du mien. »
Ce système ne repose pas nécessairement sur un accord écrit. Il fonctionne par échanges implicites de services, de protections, de nominations, de contrats, de licences, de financements et d’immunités.
Un parti accepte le candidat d’un autre parti à la tête d’une institution publique en échange d’un poste dans une administration. Un ministre autorise un marché favorable à un groupe économique, pendant qu’un autre ministre protège les intérêts d’un second groupe. Un responsable politique soutient une nomination judiciaire en contrepartie d’une protection future. Une faction accepte une décision qui ne lui convient pas immédiatement parce qu’elle sait qu’elle pourra, en retour, faire passer son propre dossier.
Cette pratique est souvent présentée comme un « compromis politique ». Mais il faut distinguer le compromis démocratique de la compromission.
Le compromis démocratique cherche un équilibre entre plusieurs conceptions légitimes de l’intérêt général. La compromission croisée consiste, au contraire, à échanger des avantages privés au détriment de cet intérêt général.
Lorsque plusieurs groupes organisés se partagent les ressources publiques, les postes, les contrats et les protections judiciaires, il ne s’agit plus d’un État fonctionnant par compromis. Il s’agit d’un système d’ententes entre réseaux de pouvoir.
Autrement dit, d’une pratique inter-mafias.
Ce qui distingue une mafia d’un État
Le mot « mafia » ne doit pas être utilisé comme une simple injure politique. Il désigne une logique précise d’organisation du pouvoir.
Une mafia utilise une structure collective pour protéger les intérêts privés de ses membres. Elle distribue les avantages selon la loyauté, organise les protections réciproques, sanctionne ceux qui rompent la discipline du groupe et cherche à échapper au contrôle de la loi.
Un État, au contraire, doit utiliser son autorité pour protéger l’intérêt général. Il doit appliquer les mêmes règles à tous, empêcher l’appropriation privée des ressources publiques, garantir la concurrence, contrôler les responsables et sanctionner les abus, y compris lorsqu’ils sont commis par des personnes proches du pouvoir.
La différence fondamentale peut se résumer ainsi :
Une mafia privatise le pouvoir au profit de ses membres. Un État exerce le pouvoir au profit de l’ensemble des citoyens.
Lorsqu’un ministère devient le territoire d’un parti, lorsqu’une administration devient le domaine réservé d’une famille politique, lorsqu’un organisme de contrôle protège ceux qu’il devrait surveiller, lorsqu’un magistrat est choisi pour garantir une immunité, ou lorsqu’un conseiller public oriente une décision favorable à ses intérêts privés, l’État cesse partiellement d’être un État.
Il devient l’instrument de coalitions particulières.
Le problème libanais ne se limite donc pas à la corruption individuelle. Il réside dans une forme de captation organisée des institutions. Les différents centres de pouvoir peuvent s’opposer publiquement tout en se protégeant mutuellement dès lors que leurs intérêts essentiels sont menacés.
Ils se disputent l’État, mais s’accordent pour empêcher l’État de les contrôler.
Le cœur du problème : qui supportera les pertes ?
Pour comprendre l’importance de cette question, il faut revenir au contexte central de la crise libanaise : la répartition des pertes financières accumulées depuis 2019.
Ces pertes, qui se chiffrent en dizaines de milliards de dollars, opposent plusieurs groupes aux intérêts profondément divergents :
- les déposants, qui veulent récupérer leur épargne ;
- les banques, qui cherchent à limiter leur recapitalisation et la responsabilité de leurs actionnaires ;
- l’État, déjà lourdement endetté ;
- la Banque du Liban ;
- les contribuables ;
- les investisseurs susceptibles d’entrer dans le capital des banques restructurées.
Dans ce contexte, chaque décision publique — et chaque conseil donné au président — peut favoriser, volontairement ou non, une catégorie au détriment d’une autre.
Les banques peuvent chercher à transférer une partie des pertes vers l’État, les actifs publics ou les déposants. Ces derniers réclament au contraire que les actionnaires bancaires assument en priorité les pertes, conformément à la hiérarchie normale des responsabilités financières. Le FMI exige, de son côté, une reconnaissance crédible des pertes, une restructuration bancaire et une répartition équitable de leur coût.
C’est dans ce cadre que prennent tout leur sens les nominations et les conseils entourant la présidence.
Le cas emblématique de Varouj Nerguizian
La nomination de Varouj Nerguizian comme conseiller financier du président illustre concrètement ces enjeux.
Son expérience est indéniable : ancien dirigeant de la Bank of Sharjah, il est aujourd’hui président-directeur général d’Emirates Lebanon Bank, une institution directement concernée par toute restructuration du secteur bancaire libanais.
C’est précisément cette double position qui soulève une question institutionnelle majeure.
Peut-on conseiller le président sur la restructuration des banques, la répartition des pertes, le sort des dépôts et les relations avec le FMI tout en dirigeant une banque susceptible d’être directement affectée par ces décisions ?
Cette interrogation ne met pas en cause les intentions de l’intéressé. Elle renvoie à un principe fondamental : dans une démocratie saine, un conflit d’intérêts ne commence pas nécessairement par une corruption avérée.
Il apparaît dès lors qu’un responsable peut être placé dans une situation où son jugement est susceptible d’être influencé — ou perçu comme tel — par ses intérêts professionnels, financiers ou relationnels.
L’apparence même du conflit suffit à fragiliser la confiance.
La nomination controversée de Karim Souaid
Cette problématique s’est accentuée lors de la nomination de Karim Souaid au poste de gouverneur de la Banque du Liban, le 27 mars 2025.
Cette nomination n’était pas une simple décision administrative. Elle concernait directement l’arbitrage entre les intérêts divergents évoqués plus haut. Le gouverneur joue en effet un rôle déterminant dans la définition de la stratégie de restructuration financière.
Souaid a obtenu le soutien d’une majorité qualifiée du Conseil des ministres, mais sa candidature ne faisait pas consensus. Le Premier ministre Nawaf Salam a publiquement indiqué qu’il ne l’avait pas soutenue, notamment en raison de ses préoccupations concernant la protection des droits des déposants, tandis que Joseph Aoun soutenait cette nomination.
Par ailleurs, plusieurs observateurs ont souligné ses liens avec certains acteurs du monde financier. Il a notamment été rapporté que Varouj Nerguizian avait siégé au conseil d’administration de Growthgate, la société d’investissement associée à Souaid. Cette proximité a été citée par les critiques comme un élément alimentant les doutes sur l’indépendance du candidat.
Ces éléments ne constituent pas une preuve d’irrégularité. Ils soulignent toutefois un manque de transparence.
Le conseiller financier du président a-t-il participé aux discussions sur cette nomination ? A-t-il recommandé le candidat ? S’est-il récusé en raison de ses liens professionnels ? A-t-il déclaré ses intérêts et ses relations ?
L’absence de réponses publiques précises nourrit inévitablement les soupçons.
La compétence ne supprime pas le conflit d’intérêts
Face à ces critiques, un argument revient souvent : seules les personnes issues du secteur bancaire seraient capables de comprendre la crise.
Cet argument contient une part de vérité. La compétence technique est indispensable. Mais elle ne dispense pas de règles éthiques.
Dans les démocraties solides, les experts issus du secteur privé peuvent contribuer à l’action publique à condition que leurs intérêts soient déclarés, que leurs fonctions incompatibles soient suspendues et qu’ils se récusent lorsque cela est nécessaire.
Il ne s’agit donc pas d’exclure les professionnels du secteur financier, les entrepreneurs, les avocats ou les investisseurs de l’action publique. Il s’agit d’éviter qu’une même personne soit simultanément juge, conseiller et partie intéressée.
Or, au Liban, il n’existe pas de dispositif suffisamment transparent permettant de connaître :
- la liste complète des conseillers de la présidence ;
- leur statut juridique ;
- leur rémunération éventuelle ;
- leurs fonctions privées ;
- leurs participations financières ;
- les dossiers sur lesquels ils interviennent ;
- les personnes et entreprises qu’ils rencontrent ;
- les recommandations qu’ils formulent ;
- les situations dans lesquelles ils doivent se récuser.
Cette opacité est d’autant plus problématique que les conseillers présidentiels peuvent exercer une influence considérable sans être soumis au contrôle parlementaire applicable aux ministres.
Le risque d’une présidence capturée par les réseaux
Au-delà des cas individuels, le problème est systémique.
Dans le système libanais, le pouvoir ne s’exerce pas uniquement à travers les institutions formelles. Il circule aussi à travers des réseaux familiaux, économiques, bancaires, médiatiques et confessionnels.
Une personnalité peut apparaître indépendante politiquement tout en étant profondément liée à des intérêts économiques puissants.
Un conseiller peut être sans affiliation partisane tout en étant intégré au système bancaire. Un autre peut être présenté comme technocrate tout en étant lié à de grands groupes économiques. Un troisième peut intervenir sur des dossiers dans lesquels ses partenaires privés ont des intérêts directs.
Dans ces conditions, le risque n’est pas toujours celui d’une capture brutale de l’État. Il s’agit plutôt d’une influence progressive, à travers une succession de décisions techniques, de recommandations, de nominations et d’exceptions administratives.
Chaque décision peut sembler défendable isolément. Mais l’ensemble finit par produire un système dans lequel l’intérêt général est constamment subordonné aux équilibres entre groupes privés.
Une procédure nationale contre la capture privée de l’État
Il ne suffit pas de demander aux responsables d’être honnêtes. Il faut construire une procédure qui rende la captation de l’État difficile, visible, contrôlable et sanctionnable.
Cette procédure doit s’appliquer à l’ensemble de la chaîne publique : présidence, gouvernement, ministères, administrations, autorités de régulation, organismes de contrôle, justice et conseillers politiques.
- Déclaration préalable et publique des intérêts
Avant toute nomination, chaque ministre, conseiller, directeur général, membre d’une autorité de régulation, magistrat occupant une fonction sensible ou responsable d’un organisme de contrôle doit déposer une déclaration détaillée comprenant :
- ses fonctions professionnelles présentes et passées ;
- ses participations directes et indirectes dans des sociétés ;
- ses mandats d’administrateur ;
- ses relations d’affaires significatives ;
- les intérêts de son conjoint et de ses enfants à charge ;
- les clients importants qu’il a conseillés au cours des cinq dernières années ;
- les cadeaux, avantages, financements ou rémunérations reçus ;
- ses éventuelles dettes envers des banques ou entreprises soumises à son autorité.
Une version accessible au public doit être publiée, sous réserve de la protection légitime de certaines données personnelles.
Une déclaration mensongère ou incomplète doit entraîner la suspension immédiate de la personne concernée et l’ouverture d’une enquête.
- Examen indépendant avant la nomination
La déclaration ne doit pas rester un document formel rangé dans un tiroir.
Une Haute Autorité indépendante pour l’intégrité publique doit examiner les intérêts déclarés avant toute prise de fonction. Elle doit pouvoir :
- autoriser la nomination ;
- l’autoriser sous certaines conditions ;
- imposer la vente ou la mise sous gestion indépendante de certains actifs ;
- exiger la suspension d’une fonction privée ;
- déterminer les dossiers dont la personne devra être exclue ;
- déclarer la nomination incompatible avec l’intérêt public.
Cette autorité ne doit dépendre ni du président, ni du gouvernement, ni des partis. Ses membres doivent être nommés selon une procédure pluraliste, avec des mandats longs, non renouvelables et protégés contre la révocation arbitraire.
- Incompatibilité entre certaines fonctions publiques et privées
Certaines fonctions ne peuvent pas être conciliées.
Un conseiller chargé de la réforme bancaire ne devrait pas pouvoir diriger simultanément une banque concernée par cette réforme. Un ministre de l’Énergie ne devrait pas conserver des intérêts dans une entreprise contractant avec son ministère. Un régulateur des télécommunications ne devrait pas conseiller une compagnie du secteur. Un magistrat ne devrait pas traiter le dossier d’une entreprise représentée par un membre de sa famille.
La personne doit choisir : exercer la fonction publique ou conserver son activité privée.
Lorsque l’incompatibilité est temporaire, les actifs peuvent être placés dans une structure de gestion réellement indépendante. Mais un simple transfert fictif à un proche ou à une société interposée ne doit pas être accepté.
- Obligation automatique de récusation
Tout responsable public doit se retirer d’un dossier lorsque celui-ci concerne :
- une entreprise dans laquelle il possède un intérêt ;
- un ancien employeur récent ;
- un associé ou partenaire d’affaires ;
- un membre proche de sa famille ;
- un client important ;
- une personne avec laquelle il entretient une relation financière ;
- une institution dont il est débiteur, créancier ou administrateur.
La récusation doit être écrite, motivée, datée et publiée dans un registre.
Le responsable ne doit assister ni aux réunions, ni aux discussions préparatoires, ni au vote. Il ne doit pas non plus transmettre d’instructions indirectes par l’intermédiaire d’un collaborateur.
- Traçabilité complète de la décision publique
Toute grande décision publique doit laisser une trace vérifiable.
Pour les nominations, contrats, licences, restructurations, privatisations, concessions et réglementations importantes, il faut conserver :
- la liste des personnes ayant participé à la préparation de la décision ;
- les études et avis reçus ;
- les réunions organisées avec les parties intéressées ;
- les conflits d’intérêts déclarés ;
- les récusations effectuées ;
- les critères utilisés ;
- les votes exprimés ;
- la motivation finale de la décision.
Cette traçabilité permettrait de répondre à une question essentielle : qui a conseillé quoi, à qui, et sur quelle base ?
- Registre public des représentants d’intérêts
Le lobbying existe dans toutes les sociétés. Le problème n’est pas son existence, mais son opacité.
Toute banque, entreprise, association professionnelle, cabinet d’avocats, groupe économique ou organisation cherchant à influencer une décision publique doit être inscrite dans un registre.
Ce registre doit indiquer :
- la décision que l’acteur cherche à influencer ;
- le nom de ses représentants ;
- les responsables publics rencontrés ;
- les documents remis ;
- les dépenses engagées ;
- les intérêts économiques défendus.
Un responsable public ne devrait pas pouvoir rencontrer secrètement une partie intéressée sur un dossier majeur sans déclaration officielle.
- Séparation réelle entre ministère, contrôle et opérateurs privés
L’institution qui élabore une politique ne doit pas être seule à l’exécuter, à la contrôler et à juger ses propres manquements.
Il faut séparer clairement :
- l’autorité politique qui fixe les orientations ;
- l’administration qui exécute ;
- le régulateur indépendant qui contrôle ;
- la Cour des comptes qui vérifie l’usage des fonds ;
- la justice qui sanctionne les infractions.
Aucun ministre ne devrait pouvoir nommer seul les personnes chargées de contrôler son propre ministère. Aucun parti ne devrait pouvoir considérer une administration comme son domaine réservé.
Les autorités de régulation doivent disposer de budgets autonomes, de procédures de nomination transparentes et de mandats protégés.
- Contrôle indépendant des marchés publics
Tous les marchés dépassant un seuil déterminé doivent faire l’objet :
- d’un appel d’offres public ;
- d’un cahier des charges publié à l’avance ;
- de critères d’évaluation objectifs ;
- d’une ouverture documentée des offres ;
- d’une publication du bénéficiaire effectif de chaque société candidate ;
- d’un contrôle préalable des conflits d’intérêts ;
- d’un droit de recours rapide pour les concurrents ;
- d’un audit après l’exécution du contrat.
Les marchés de gré à gré doivent rester exceptionnels, limités dans le temps et justifiés publiquement.
- Justice indépendante et chambre spécialisée
Aucune procédure contre les conflits d’intérêts ne peut fonctionner si la justice reste soumise aux influences politiques.
Il faut créer une chambre judiciaire spécialisée dans :
- la corruption ;
- les conflits d’intérêts ;
- le trafic d’influence ;
- l’enrichissement illicite ;
- la fraude dans les marchés publics ;
- l’obstruction aux organismes de contrôle.
Ses magistrats doivent être sélectionnés selon des critères professionnels, protégés contre les mutations arbitraires et dotés d’enquêteurs financiers indépendants.
Le parquet ne doit pas pouvoir bloquer politiquement une affaire sensible.
- Protection des lanceurs d’alerte, journalistes et experts
Les personnes révélant un conflit d’intérêts doivent être protégées contre :
- le licenciement ;
- les poursuites abusives ;
- les intimidations ;
- les campagnes de diffamation ;
- les sanctions administratives ;
- la divulgation de leur identité.
Une plateforme sécurisée doit permettre aux fonctionnaires, journalistes, experts ou citoyens de transmettre des informations documentées à l’autorité compétente.
Les poursuites judiciaires destinées à intimider les révélateurs d’abus doivent pouvoir être rejetées rapidement.
- Période de carence avant et après la fonction publique
Un responsable venant du secteur privé ne doit pas pouvoir réglementer immédiatement son ancien employeur. De même, un ministre ou un régulateur ne devrait pas rejoindre, dès la fin de ses fonctions, une entreprise qu’il a favorisée ou contrôlée.
Une période de carence de deux à cinq ans, selon le niveau de responsabilité, doit s’appliquer :
- avant l’examen de certains dossiers liés à un ancien employeur ;
- après la sortie de fonction, avant de rejoindre un acteur du secteur supervisé.
Cette règle permet d’éviter les « portes tournantes » entre pouvoir public et intérêts privés.
- Sanctions personnelles, financières et politiques
Une règle sans sanction n’est qu’une recommandation morale.
Les violations doivent entraîner, selon leur gravité :
- l’annulation de la décision concernée ;
- la révocation du responsable ;
- l’inéligibilité temporaire ou définitive ;
- la restitution des avantages indûment obtenus ;
- des amendes proportionnelles au bénéfice recherché ;
- l’exclusion des marchés publics ;
- des poursuites pénales ;
- la confiscation des gains provenant de l’infraction.
La responsabilité doit être personnelle. Elle ne doit pas être absorbée par l’institution ou transférée aux contribuables.
Une procédure spéciale pour les conseils donnés aux dirigeants de l’État
Les conseillers du président, du Premier ministre, des ministres et des dirigeants d’organismes publics occupent une position particulièrement sensible.
Ils peuvent influencer des décisions majeures sans signer le décret final, sans participer officiellement au vote et sans apparaître devant le Parlement.
Il faut donc leur appliquer une procédure spécifique :
- Toute personne conseillant régulièrement un responsable public doit disposer d’un statut officiel.
- Son domaine de compétence doit être défini par écrit.
- Ses intérêts privés doivent être déclarés avant toute intervention.
- Chaque avis concernant une nomination, une réglementation ou une opération financière importante doit être archivé.
- Tout lien avec une personne ou une institution concernée doit être signalé.
- En cas de conflit, le conseiller doit être écarté de l’ensemble du processus, y compris des discussions informelles.
- Le responsable politique recevant le conseil doit confirmer par écrit qu’il a été informé du conflit potentiel.
- Une synthèse des avis déterminants doit être accessible aux organismes de contrôle.
- Un conseiller ne doit pas pouvoir négocier secrètement avec une partie privée au nom de l’État.
- Toute intervention dissimulée au bénéfice d’un intérêt particulier doit être assimilée à du trafic d’influence.
Le conseil informel ne doit plus être un espace sans droit.
Ce que devrait faire le président Aoun
Joseph Aoun a fait de la restauration de l’État l’un des fondements de son mandat. Il pourrait donner une traduction concrète à cette promesse en appliquant immédiatement ces principes à la présidence de la République.
Il devrait notamment :
- publier la liste complète de ses conseillers ;
- définir leur statut et leurs domaines d’intervention ;
- rendre publiques leurs déclarations d’intérêts ;
- imposer la suspension des fonctions privées incompatibles ;
- publier les récusations intervenues sur les dossiers sensibles ;
- établir un registre des réunions avec les représentants des banques et des grands groupes économiques ;
- assurer la traçabilité des recommandations concernant les nominations importantes ;
- soumettre son entourage à un comité d’éthique indépendant ;
- publier une charte présidentielle de prévention des conflits d’intérêts ;
- transmettre au Parlement un projet de loi généralisant ces règles à toutes les institutions.
Ces mesures ne viseraient pas une personne en particulier. Elles protégeraient la présidence, les conseillers honnêtes et la crédibilité de l’État.
Passer de la confiance personnelle à la confiance institutionnelle
Le Liban a trop longtemps fonctionné sur la confiance personnelle : « Faites-moi confiance, je suis honnête. Faites-lui confiance, il est compétent. Faites-nous confiance, nous représentons notre communauté. »
Mais un État ne peut pas reposer sur la seule vertu supposée des individus.
La démocratie moderne ne demande pas aux citoyens de croire aveuglément aux dirigeants. Elle leur donne les moyens de les contrôler.
Même le conseiller le plus compétent doit accepter la transparence. Même le responsable le plus intègre doit se récuser en cas de doute. Même le président le mieux intentionné doit rendre compte des influences qui entourent ses décisions.
Le véritable problème n’est pas seulement de prouver l’existence de fautes. Il est de garantir que les institutions permettent de les prévenir, de les détecter et de les sanctionner.
C’est cette zone grise qu’il faut éliminer.
Depuis les années 1960, le Liban est passé de compromis en compromissions, de services rendus en protections réciproques, jusqu’à faire de l’État une table de négociation entre intérêts particuliers.
Il faut désormais inverser la logique.
Les partis, les banques, les familles politiques, les entreprises et les communautés doivent être soumis à l’État. L’État ne doit plus être soumis à leurs arrangements.
Car une mafia organise le pouvoir pour servir ses membres. Un État organise le pouvoir pour servir la société.
Toute la reconstruction du Liban tient dans cette différence.



